Le compte à rebours résonne déjà dans la moiteur tropicale de Sriharikota. En ce début d’année 2026, tous les regards de la communauté spatiale sont tournés vers le golfe du Bengale, où l’Organisation indienne de recherche spatiale (ISRO) s’apprête à écrire un nouveau chapitre de son histoire prestigieuse. La mission qui nous occupe aujourd’hui n’est pas une simple mise en orbite de routine. Il s’agit du lancement très attendu du satellite EOSN1, une merveille technologique qui promet de révolutionner notre manière de surveiller la Terre, que ce soit pour des applications civiles ou, plus discrètement, pour des impératifs de défense nationale.
Pourquoi ce lancement suscite-t-il autant d’intérêt ? Parce que le satellite EOSN1 (souvent désigné sous son nom de code « Anvesha ») n’est pas un simple appareil photo en orbite. C’est un œil hyperspectral capable de voir l’invisible, de distinguer la signature chimique d’un matériau camouflé ou de mesurer la santé d’une forêt avec une précision chirurgicale. Accompagné d’une cohorte de charges utiles secondaires, ce lancement par le vénérable lanceur PSLV-C62 illustre la stratégie ambitieuse de l’Inde : devenir un acteur incontournable du « NewSpace » mondial tout en assurant sa souveraineté stratégique.
Dans cet article approfondi, nous allons décortiquer chaque aspect de cette mission. Du fonctionnement intime du capteur hyperspectral d’EOSN1 à la mécanique de précision du lanceur PSLV, en passant par l’analyse des mystérieux passagers secondaires qui partagent la coiffe, nous vous emmenons au cœur de la salle de contrôle. Attachez vos ceintures, décollage imminent pour une plongée fascinante dans l’ingénierie aérospatiale.
1. EOS-N1 (Anvesha) : l’œil hyperspectral qui ne dort jamais
Au cœur de la coiffe du lanceur, protégé par des carénages thermiques sophistiqués, repose le joyau de cette mission : le satellite EOSN1. Si les satellites d’observation de la Terre sont légion en orbite basse, celui-ci se distingue par la nature même de sa vision. Il ne se contente pas de « voir » comme un œil humain ; il analyse la matière.
Qu’est-ce que l’imagerie hyperspectrale ?
Pour comprendre l’importance d’EOSN1, il faut d’abord saisir le concept d’imagerie hyperspectrale. Imaginez que vous regardiez une forêt. Votre œil voit du vert. Un appareil photo classique voit un mélange de Rouge, Vert et Bleu (RVB). Un satellite multispectral (comme les célèbres Sentinel-2 de l’ESA) verra peut-être une dizaine de « couleurs », incluant l’infrarouge, ce qui lui permet de dire si la végétation est dense.
Le capteur hyperspectral d’EOSN1, lui, divise la lumière en centaines de bandes spectrales très fines et contiguës. Au lieu de voir simplement « du vert », il perçoit une signature spectrale unique. Il peut différencier une bâche de camouflage verte peinte avec de la chlorophylle synthétique d’une véritable feuille d’arbre, car leurs signatures chimiques dans les bandes infrarouges lointaines sont radicalement différentes. C’est ce qu’on appelle la « spectroscopie par imagerie ».
Cette capacité fait d’EOSN1 un outil à double usage. D’un point de vue civil, il permettra de :
- Détecter le stress hydrique des cultures bien avant que les feuilles ne jaunissent.
- Identifier la composition minéralogique des sols pour l’exploitation minière.
- Surveiller la pollution des océans en identifiant la nature exacte des hydrocarbures déversés.
D’un point de vue stratégique, et c’est là que le nom de code « Anvesha » (signifiant « Recherche » ou « Investigation » en Sanskrit) prend tout son sens, EOSN1 est un atout militaire majeur. Il peut « voir » à travers les filets de camouflage, identifier des mouvements de troupes ou des constructions souterraines grâce aux perturbations de surface, et ce, avec une résolution temporelle accrue.
Architecture et orbite
Le satellite EOSN1 repose sur une plateforme robuste développée par l’ISRO, probablement dérivée des bus satellites I-2K ou I-1K, réputés pour leur fiabilité. Il sera placé sur une orbite héliosynchrone (SSO) polaire. Pourquoi cette orbite spécifique ?
Une orbite héliosynchrone permet au satellite de passer au-dessus d’un point donné de la Terre toujours à la même heure solaire locale. C’est crucial pour un satellite d’observation comme EOSN1. Imaginez que vous vouliez comparer deux photos d’une forêt prises à six mois d’intervalle pour étudier sa croissance. Si l’une est prise à midi avec des ombres courtes et l’autre à 17h avec des ombres longues, la comparaison informatique est impossible. En passant toujours à la même heure (souvent vers 10h30 du matin, l’heure idéale pour minimiser les nuages tout en gardant un bon éclairage), EOSN1 garantit des données cohérentes et comparables dans le temps.
L’altitude prévue est d’environ 500 à 600 kilomètres. À cette altitude, le satellite file à plus de 27 000 km/h, bouclant un tour de la Terre toutes les 90 minutes environ. Cela signifie qu’il scanne la totalité de la surface terrestre en quelques jours, ses données étant ensuite téléchargées vers les stations au sol de l’ISRO à Shadnagar, près d’Hyderabad, ainsi que vers des stations relais près du pôle Nord.
Pour en savoir plus sur les missions d’observation de la Terre et les orbites héliosynchrones, vous pouvez consulter la page dédiée de l’Agence Spatiale Européenne (ESA) ou les archives techniques de la NASA Earth Observatory.
Ce satellite représente une montée en gamme significative pour l’Inde. Alors que les précédentes missions EOS (comme EOS-04 ou EOS-06) se concentraient sur l’imagerie radar ou océanographique, EOSN1 comble une niche technologique complexe, celle de la finesse spectrale, essentielle pour l’agriculture de précision et le renseignement moderne.

2. Le PSLV-C62 : la précision d’une horloge suisse, la puissance indienne
Pour placer EOSN1 sur son orbite précise, l’ISRO fait appel à son lanceur le plus éprouvé : le PSLV (Polar Satellite Launch Vehicle). Pour cette mission spécifique, numérotée C62, c’est une configuration robuste qui a été choisie. Le PSLV n’est pas la fusée la plus grosse du monde, ni la plus moderne, mais c’est sans doute l’une des plus fiables de l’histoire spatiale.
Une architecture hybride unique
Ce qui rend le PSLV fascinant pour les ingénieurs, c’est son alternance unique d’étages à propulsion solide et liquide. La plupart des fusées modernes tendent à uniformiser leur propulsion pour simplifier la logistique. Le PSLV, lui, assume sa complexité :
- Premier étage (PS1) : C’est l’un des plus gros propulseurs à poudre (solide) au monde. Une fois allumé, il ne peut plus être arrêté. Il fournit la poussée brute initiale pour arracher EOSN1 et la fusée à la gravité terrestre.
- Deuxième étage (PS2) : Ici, nous passons au liquide (le moteur Vikas, dérivé du moteur Viking européen des anciennes fusées Ariane). Le liquide permet de piloter la poussée, d’ajuster la trajectoire avec finesse.
- Troisième étage (PS3) : Retour au solide pour une poussée intense et brève dans le vide spatial.
- Quatrième étage (PS4) : Le « cerveau » final de la fusée. Cet étage liquide, très manœuvrable, est capable de se rallumer plusieurs fois. C’est lui qui va déposer EOSN1 avec une précision de quelques mètres, puis se déplacer pour larguer les charges utiles secondaires sur des orbites légèrement différentes si nécessaire.
La mission C62 : un ballet orbital
Le lancement d’EOSN1 via la mission PSLV-C62 va suivre une chorégraphie millimétrée. Le décollage aura lieu depuis le « First Launch Pad » (FLP) du Centre Spatial Satish Dhawan (SDSC) à Sriharikota, une île-barrière sur la côte est de l’Inde.
La trajectoire est dite « Dogleg » (patte de chien). Pourquoi ? Parce que la fusée ne peut pas survoler le Sri Lanka, situé juste au sud de l’Inde, pour des raisons de sécurité (on ne veut pas risquer qu’un étage retombe sur une zone habitée). Le PSLV doit donc décoller vers le sud-est, au-dessus de l’océan, puis effectuer un virage brusque vers le sud une fois le Sri Lanka contourné. Cette manœuvre consomme du carburant, ce qui rend la performance du lanceur encore plus impressionnante.

Le rôle du quatrième étage (PS4) sera critique pour la mission EOSN1. Après avoir libéré le satellite principal, il est prévu que le PS4 effectue une série de manœuvres pour abaisser son orbite ou changer son inclinaison avant de libérer les petits satellites passagers. Cette capacité « multi-orbite » est devenue une spécialité de l’ISRO, lui permettant de maximiser la rentabilité de chaque lancement.
Pour les passionnés de technique, les détails des lanceurs PSLV sont disponibles sur le site officiel de l’ISRO, une mine d’or d’informations techniques.
3. L’ISRO : frugalité et ambition globale
Lancer EOSN1 n’est pas seulement un exploit technique, c’est une déclaration politique. L’ISRO (Indian Space Research Organisation) a longtemps été célèbre pour son « Jugaad » — l’art de faire beaucoup avec peu. On se souvient des photos des années 1960 montrant des cônes de fusées transportés à l’arrière de vélos. Aujourd’hui, l’agence indienne est une superpuissance spatiale capable d’envoyer des sondes sur la Lune (Chandrayaan-3) et vers Mars (Mangalyaan) pour une fraction du coût des missions occidentales.
L’indépendance stratégique
Le développement de satellites comme EOSN1 répond à un besoin impérieux d’autonomie. L’Inde partage des frontières terrestres complexes et parfois tendues. Dépendre de l’imagerie fournie par des satellites étrangers (américains ou européens) n’est pas une option viable en temps de crise. Avec EOSN1, l’Inde s’assure que ses décideurs disposent d’informations en temps réel, sans filtre.
De plus, l’ISRO ne travaille pas seule. Elle s’appuie de plus en plus sur le secteur privé indien via la NewSpace India Limited (NSIL). Ce lancement est aussi une vitrine commerciale. En démontrant qu’elle peut lancer EOSN1 et une quinzaine d’autres satellites sans accroc, l’ISRO dit au monde : « Venez lancer chez nous, c’est fiable et moins cher ».
4. Les passagers : pourquoi les charges utiles secondaires sont cruciales ?
Si EOSN1 est la star du spectacle, il ne voyage pas seul. La coiffe du PSLV-C62 abrite ce qu’on appelle des « charges utiles secondaires » ou « co-passagers ». Mais pourquoi s’embêter à transporter ces petits satellites ?
L’économie du « rideshare »
Imaginez que vous louiez un bus pour aller à un concert. Si vous êtes seul dedans, le billet est hors de prix. Si vous remplissez les sièges vides avec d’autres personnes allant au même endroit, le coût par personne s’effondre. C’est le principe du « Rideshare » spatial. Le lanceur a une capacité d’emport excédentaire ; EOSN1 ne pèse pas le maximum que la fusée peut soulever. L’espace restant est donc vendu à des startups, des universités ou des agences étrangères.
Parmi les passagers notables de cette mission, on trouve des démonstrateurs technologiques fascinants :
- Kestrel Initial Demonstrator (KID) : Ce petit satellite, développé par une startup espagnole, vise à tester des technologies de rentrée atmosphérique. C’est un sujet brûlant. Avec l’augmentation du trafic spatial, la capacité à ramener des objets sur Terre (pour récupérer des expériences ou réutiliser le matériel) est le prochain Graal du NewSpace.
- SOWA-1 : Un CubeSat polonais qui illustre la montée en puissance des nations européennes émergentes dans le secteur spatial. Ces petits satellites standardisés (les CubeSats) permettent à des pays sans lanceurs nationaux d’accéder à l’espace pour des coûts dérisoires.
L’intégration de ces charges utiles demande une expertise folle. Il ne faut pas que le largage d’un petit CubeSat de 10 kg vienne percuter le précieux EOSN1 ou déstabiliser l’étage supérieur. L’ISRO utilise des dispenseurs (comme des boîtes à ressorts) qui éjectent les satellites avec une vitesse et une direction précises, séquencées à la seconde près.
L’intérêt scientifique est immense. Ces petits satellites testent souvent des technologies risquées (nouveaux processeurs, nouveaux capteurs miniaturisés) qu’on n’oserait pas mettre sur un gros satellite institutionnel comme EOSN1. S’ils échouent, ce n’est pas grave. S’ils réussissent, la technologie sera intégrée aux futures missions majeures.

Conclusion : EOSN1, un jalon pour 2026
Le lancement d’EOSN1 est bien plus qu’une simple ligne dans le calendrier des lancements spatiaux. C’est la convergence de plusieurs ambitions :
- Ambition technologique d’abord, avec la maîtrise de l’hyperspectral.
- Ambition commerciale ensuite, avec la validation continue du PSLV comme camion de l’espace fiable.
- Ambition stratégique enfin, consolidant l’autonomie de l’Inde.
Alors que le compte à rebours final s’égrène, nous ne pouvons qu’admirer la complexité de l’orchestration nécessaire pour envoyer EOSN1 et ses compagnons là-haut. Pour l’observateur au sol, ce sera une traînée de feu dans le ciel et pour les ingénieurs et les scientifiques, ce sera le début d’un flux de données inestimable qui nous aidera à mieux comprendre et protéger notre planète.
Pour aller plus loin en vidéo
Afin de mieux comprendre les enjeux de cette mission spécifique et voir les préparatifs, je vous recommande cette analyse détaillée (en anglais, sous-titres disponibles) :
Cette vidéo offre un excellent résumé des capacités attendues du satellite et du contexte géopolitique de son lancement.